dimanche 13 mai 2018

Le jour où j'ai perdu ma mère...



- Tu as perdu ta mère, Célestine ? Oh comme c'est triste... Condoléances...
- Mais non, vous ne comprenez pas, j'ai perdu ma mère, aussi étrange que cela puisse paraître, dans le sens d'égarer, comme on perd ses clés ou ses lunettes. Elle a disparu de sa maison de retraite, ayant soudain « décidé de faire une petite promenade » sous les étoiles dans la nuit de mercredi à jeudi, et elle est partie sur une route de montagne mal éclairée, vêtue seulement de probité candide, en ayant « oublié » le lin blanc dans l'ascenseur... Enfin, quand je dis « décidé » c'est un bien grand mot...je crois qu'elle n'était plus tout à fait elle-même. Elle a marché deux kilomètres, elle qui peine d'habitude à aller au bout du couloir. Ne croisant personne, puisque dans sa tenue d'amazone, elle aurait quand même été signalée tout de suite... et dans un virage à angle droit, elle a fait un « tout droit » dans le ravin, où elle a roulé boulé dans les ronces sur quarante mètres...
- Oui les personnes âgées se dévêtent souvent, comme si tout d'un coup, le moindre vêtement n'avait plus aucun sens, à l'approche du grand voyage.
- Seulement en cette période de saints de glace, se retrouver immobilisée au fond d'un ravin par huit degrés, le torse nu et en pantalon de pyjama... On parlera plutôt des « Seins de glace » à ce moment-là...
- Mouarf ! Et alors, on l'a retrouvée ?
- Au bout de vingt-quatre d'angoisse où toute la famille est passée par des affres d'inquiétude, Saint Hubert l'a retrouvée vivante, oui, ratatinée, ravagée d'égratignures, déshydratée, hagarde, et en hypothermie sévère, mais vivante. Pensez, sa température corporelle était tombée à vingt-deux degrés. Entre vie et trépas toute la nuit qui a suivi, elle s'en sort. Ma mère est un Jedi.  Avec seulement une cheville foulée, un vrai miracle.
- Saint Hubert ? 

- Oui, un adorable chien spécialisé dans la recherche de personnes...Venu spécialement de Nîmes. Plus fort que les pompiers, les gendarmes, les CRS de montagne et l'hélicoptère à caméra thermique. Avec son simple flair extraordinaire et sa bonne bouille de sauveteur. J'en profite pour dire que les services publics ont été remarquables, et d'un dévouement merveilleux. Et la chaîne de solidarité des villageois m'a beaucoup émue.
- Quelle affaire !
- Oui, elle ne brillait pas, votre Célestine... mais bien entourée par mes amis, que je remercie, j'ai surmonté le stress, la détresse fourchue et la tempête de sentiments contradictoires qui m'ont agitée, du rire nerveux aux larmes résignées...  Et à ce jour, vous voyez, je vais pouvoir enfin faire ce voyage sur la Mer Noire que je reporte depuis quatre ans.
- Tu nous laisses alors ?
- Je pars demain jusqu'au début du mois de juin. Soyez bien sage, ne jouez pas avec les allumettes, et toute cette sorte de choses. Je reviens vite, les yeux pleins de ces étoiles que vous aimez tant...


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mardi 8 mai 2018

Tu étais mon autre










On est toujours trop quelque chose ou pas assez...
Trop grande, trop grosse, trop vieille, trop maigre. Pas assez musclée, pas assez blonde, pas assez sexy...
Et puis un jour on se rencontre soi-même. A travers le vrai miroir, celui qui ne trahit pas. Celui qui nous aime comme on est. Celui qui nous dit vas-y tu es belle, comme tu es, fonce, n'écoute rien. Assume-toi, dis leur merde aux dealers d'amphétamines, aux salauds qui inondent le marché de pilules de la mort et de menus frelatés « Komgem ».
 Et on envoie valser les petites cases, les formatages à la noix qui nous veulent toutes  pareilles, calibrées, sans saveur,  sans odeur, sans poils, sans capitons, sans bourrelets.
On ne se demande plus pourquoi la vie nous a donné ce corps de phasme, d'hirondelle ou d'hippopotame, c'est notre corps, on l'aime, on s'aime, on envoie bouler dans les cordes de ce fichu ring tous les poncifs, les préjugés, les paroles blessantes depuis la cour de récré. Personne n'a le droit de juger l'apparence, sans essayer de comprendre l'intérieur des gens. A bas la double peine,  qui condamne celui ou celle qui s'écarte des standards.
C'est souffrance de porter ce poids, ou cette absence de poids, et encore souffrance d'endurer les mots qui les stigmatisent. Souffrance de voir sa jeunesse décliner quand on est entouré de jeunistes. 
Mais dans le cocon de l'acceptation sereine, les rides et les stigmates du temps sont de belles lignes témoins d'une vie accomplie. 
Moi j'ai longtemps été « trop grande ». Mais pas assez pour être basketteuse, et pas assez belle pour être mannequin. 
Jusqu'à ce que je me redresse fièrement. Grande de toutes mes victoires.
Tu étais « trop forte » Maurane. Trop forte d'être arrivée jusque là, au firmament des voix de velours, infiniment émouvantes, des voix magiques qui font trembler les murs de Berlin de nos vies et creusent des brèches de liberté dans les habitudes sclérosantes des petits, des frileux qui n'ont rien compris. Dans les miradors des dictateurs de l'apparence, les idiots qui n'aiment que les femmes « parfaites ». Ceux qui n'ont pas compris qu'il vaut mieux avoir une femme avec soi qu'une fille dans Lui. Et vieillir à ses côtés.
Ta beauté sensible s'épanouira longtemps encore dans nos mémoires. Ton beau corps moelleux et rassurant abritait une âme étincelante de diamant brut, de force et de douceur. 
Et ce matin ta voix cueille nos larmes pour en faire de la soie.


*





A mon amie Olga,  et à toutes celles et ceux qui se reconnaîtront dans ce billet jeté comme un cri.


samedi 5 mai 2018

L'Arbre à Coeur


L'arbre aux feuilles en forme de cœur
Toutes ces feuilles qui s'emmêlent
Tous ces cœurs désorientés
Qui rampent au lieu de s'envoler
A croire que c'est là que poussent les chagrins d'amour
Dans les jardins du Luxembourg
Marcio Faraco





La chanson est venue me parler de cet arbre que je vois depuis si longtemps devant la fenêtre de ma cuisine. Un catalpa. Un joli nom exotique, claquant au vent comme une voile, chaud de laine, blanc comme un trait de ciel au-dessus des Andes. Un vaisseau de feuilles et de brindilles. C'est un arbre beau et fragile. Ses branches cassent. Il a la maladie des branches de verre.
Ne tente pas d'y grimper, ou même d'y accrocher une balançoire : tu te retrouverais fissa le cul dans l'herbe tendre.
Il a surtout de ces fantastiques feuilles en forme de coeurs, larges et plates comme des pelles à tartes, qui content trop d'histoires à mon âme lourde parfois.
Nous marchions dans le jardin du Luxembourg, t'en souvient-il ? C'était un jour d'été indien...L'air était buriné de bleu. Les coeurs tombaient jaunis sur le gazon .
Nous nous sommes assis sur ce banc, les pommes d'amour du marchand ambulant embaumaient nos cheveux d'une odeur de caramel chaud. Paris couleur d'octobre nous faisait un manteau. Tu m'as dit je dois te quitter, tu es si belle, prends soin de toi, et tous ces mots vains qui se brisent au cristal des fins d'amour. Les heures ont molli jusqu'au soir. Mes yeux mouillés regardaient le rien, le vague.  J'avais refusé de blesser l'écorce avec le canif des gravures. Tu étais parti emportant nos deux noms enlacés.
Les catalpas pleuraient doucement leurs épées de bois sombre. 
Je ne suis plus triste.
Mon catalpa, depuis, m'émerveille, quand début mai, les coeurs jaillissent de ses branches frêles.

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