samedi 18 novembre 2017

D'un chat et d'une tourterelle





Alors que j'ouvrais la fenêtre, ce matin, pour reprendre pied avec le nouveau jour, j'ai eu la chance de recevoir en cadeau, à mes yeux encore tout enchifrenés de la nuit, un spectacle pour le moins insolite. Sur la faîtière cendrée du toit de la maison d'en face, le gros chat beige du voisin scrutait l'horizon. Il ne dormait pas. Même pas d'un oeil, comme tous les chats. Non. Ni à pattes fermées. Ni sur ses deux oreilles (ce qui est très difficile, je n'y suis jamais arrivée)
Mais même aux aguets, l'équilibre tranquille des chats force toujours mon admiration. Vous vous imaginez, vous, vautré en faction sur une corniche d'une main de large, entourée de deux à-pics de tuiles bleues ?
Mais la chose la plus magnifique, la plus impressionnante, la plus formidable, c'est qu'une tourterelle s'était posée juste à côté de lui. A le toucher. Courageuse, la gamine ! Et rien ne se passa, rien que le vent qui faisait trembler les plumes de l'une et les oreilles de l'autre. Pas de drame. Pas d'agression. Pas de village écoutant désolé le chant d'un oiseau blessé*. Juste un immense et court moment de paix intense. Comme un miracle de trente secondes dans cet océan d'heures sales et de choses tristes que l'on nous dit et redit jusqu'à la nausée.
Et soudain, l'alphabet de la nature, ces fragments d'alphabet ancien dont parle Bobin**, ces ruisselets d'italiques, ces morceaux de capitales en espaces de silence me sont apparus clairement. Ils ont formé une phrase. Tout à coup, j'ai lu à livre ouvert, à corps ouvert, le coeur au bord des yeux, le message millénaire des blés, des saules, des boutons d'or, des pétrels, des écureuils, des salamandres, et de tous ces innombrables êtres si divers qui peuplent notre monde, des immensités aplaties et sauvages aux étroites gorges entre deux murailles. 
Et j'ai senti la joie me déborder de toute part, m'envahir, m'investir comme le sable qui se glisse dans chaque interstice de la peau. La joie ne fait pas les choses à moitié.
Oui, j'ai senti la joie m'emplir d'air neuf. Evidente et inexplicable. 
Mais au fait,  pourquoi chercherait-on à expliquer la joie ?

¸¸.•*¨*• ☆







* Jacques Prévert, Le chat et l'oiseau
**Christian Bobin, L'homme Joie.



Edit.de 15.00
Mon ami Andiamo me fait parvenir sa vision de la scène. Je lui laisse toute la responsabilité de ses dires. Comme quoi, la manipulation de l'information, ce n'est pas un vain mot... ;-)


mardi 14 novembre 2017

Journal intime




Sous-titre : Briques de l'ego.




Ma fièvre de l'écriture ne date pas de la dernière pluie, savez-vous...En retrouvant ce vieil agenda, parmi tout un tas d'autres, je me suis étonnée, à relire ce que j'écrivais à quinze-seize ans. Mes fondamentaux étaient déjà là.

Humour, passion de la vie, goût d'apprendre, optimisme, mais aussi des choses plus enfouies, plus crues, des scories d'enfance, des intransigeances de jeunesse, des arêtes vives de diamant brut. J'en ai noirci des centaines et des centaines de pages...
En somme, une adolescente dans toute sa splendeur, romanesque, emportée, contemplative, mystérieuse, exaltée, sombre un jour, et lumineuse comme un chant de source, le lendemain. Mon monde tournait autour de trois pôles: le lycée, l'amour, et ma mère qui m'empoisonnait la vie. Forcément. Et je m'adressais à un ami imaginaire, à la façon d'Anne Frank. D'où le tutoiement.





« 31 Août 1976
Je viens de claquer la porte pour mettre fin à la discussion qui, ce soir encore, a envenimé la soirée. J'en ai proprement assez, cela a beaucoup trop duré.
Comprends moi, je ne voudrais pas avoir l'air d'une fille ingrate, je reconnais mes torts. Mais maman fait preuve dans tous les domaines d'une obstination et d'une intolérance qui dépasse les limites.
Pour te résumer en un mot, la cause de tous les problèmes qu'elle nous cause, inconsciemment, peut-être, je crois qu'elle vit dans une autre époque : la sienne. Elle refuse la nôtre qui est encore la sienne - je ne la considère pas comme tout à fait croulante - elle la refuse, dis-je, intégralement.Comme elle refuse, d'ailleurs des tas de détails: le fait que nous grandissons, que nous changeons, que JE change. J'accepte, moi, beaucoup de sa part, jusqu'à un certain point. Quand cette cote est dépassée, je ne peux plus répondre de moi.Il faut que je réagisse, que je crie qu'elle ne m'intéresse plus, que je ne l'aime plus. Dans ces moments-là, je la déteste...»


Ah...le conflit des générations...On dirait Sophie Marceau dans La Boum !
Et cette difficulté de sortir de la chrysalide. Comme ça coinçait aux entournures...Avec le recul, ces textes me font sourire, mais à l'époque j'étais d'un sérieux...




« 9 décembre 1976
Après une dissertation de quatre heures en philo, en compagnie d'un dénommé Descartes, j'aurais aimé aller me promener sur la lande. Mais il a fallu encore travailler, faire de la gymnastique, du latin, de la géographie...J'ai un exposé à faire pour lundi sur la défense nationale au Japon. 
Si tu savais comme nous nous sentions bien, à six heures, quand nous avons terminé la journée. Je ne tenais plus debout, mais je regardais le ciel plein d'étoiles et de nuages, et j'étais bien, tellement bien. Nous nous sommes payé des gâteaux, comme si les grammes perdus en gym nous manquaient, nous avons bavardé de tas de choses. -Qu'est-ce que tu comptes faire si tu as ton bac ? Pour moi, je crois que tu connais la réponse, n'est-ce pas.
Ces derniers jours de décembre ont été très réussis. Bien sûr, il y a toujours les mêmes obstacles, les mêmes inconvénients, des disputes, des devoirs, des polémiques. Même de l'incompréhension. Mais la vie est belle, très belle.  »


Là aussi, il y aurait à dire ! Tiens c'est vrai, quand je parlais de mes petits copains, je disais juste « nous »,  laissant flotter un flou artistique sur ce pronom mystérieux. Au cas où ma mère aurait eu l'idée de violer mon intimité...
Je me souviens aussi que j'avais d'ailleurs inventé un code secret pour écrire certaines choses très très secrètes, mais que j'avais écrit ledit code en dernière page du journal...Quelle naïveté confondante ! Et même plus con que fondante, en réfléchissant. La jeunesse quoi.
Mais ma dernière phrase, c'était déjà du Célestine craché.
¸¸.•*¨*• ☆











vendredi 10 novembre 2017

L'inconnu du bus 83

Un court texte de Cortazar...


Un monsieur prend l’autobus après avoir acheté le journal et l’avoir mis sous son bras. Une demi-heure plus tard, il descend avec le même journal sous le bras.
Mais ce n’est plus le même journal, c’est maintenant un tas de feuilles imprimées que ce monsieur abandonne sur un banc de la place.
A peine est-il seul sur le banc que le tas de feuilles imprimées redevient un journal, jusqu’à ce qu’une vieille femme le trouve, le lise et le repose, transformé en un tas de feuilles imprimées.
Elle se ravise et l’emporte et, chemin faisant, elle s’en sert pour envelopper un demi-kilo de blettes,
ce à quoi servent tous les journaux après avoir subi ces excitantes métamorphoses.



...qu'il fallait agrandir et étoffer sans en déflorer la trame :


- Te souviens-tu du type que j’avais repéré à l’exposition Rodin au Grand Palais cet été ?
- Ah oui, le beau ténébreux aux yeux de braise ? Le jour où il faisait si chaud ?
- Tout juste, même que tante Rose avait fait un malaise dans l’escalier…
- Le grand, avec les mains de pianiste ?
- Tout à fait !
- Et ce sourire énigmatique…
- Oui, celui-là-même.
- Ah, oui, bien sûr, que je me souviens, quelle question ! Alors, ce type ?
- Je l’ai revu la semaine dernière.
- Ah bon ? Où ça ? Raconte !
- Dans le bus, tu sais, la ligne 83, celle que je prends pour aller voir ma mère le mercredi. Tu n’as pas oublié quand même que je vais voir ma mère tous les mercredis, et que je me tape le résumé de ses parties de bridge avec Huguette, Louise, et puis…la morte, là, je ne me rappelle jamais comment elle s’appelle…
- Ah bon ? Elle est morte et elle joue au bridge ?
- Mais non, c’est une expression du jeu…Pfff ! Laisse tomber.
- Oui, bon, admettons. Et je sais que tu vas voir ta mère, ne t’inquiète pas je n’ai pas encore des failles de mémoire.
- Eh bien, je ne pensais pas revoir ce type. Dix millions d’habitants, et je retombe sur lui…
- Et alors, et alors ?
- Et alors c’est dingue, quand même, un tel hasard…
- Non, je veux dire : et alors, le type ?
- Rien. Nada. Queue d’pomme. Je l’avais aperçu en train d’acheter son journal  au petit kiosque de l’avenue Secrétan, et…
- Celui tenu par le bonhomme qui ressemble à Depardieu, mais en plus mince ? Non parce que quand même Depardieu a vachement grossi, on ne pourra dire le contraire…
- Oui, mais… bon tu m’écoutes ? Enfin… je l’ai vu monter dans le même bus que moi, c’était un miracle…Eh bien, malgré mes efforts pour attirer son attention, il s’est planté le nez dans son journal tout du long, sans même un regard pour moi.
- Ah le pleutre ! Le goujat ! Une si belle fille ! C’est vrai, tu es superbe, surtout avec ce petit caraco bleu pâle qui met tes yeux en valeur…
-… Merci. Et ce qui est encore plus fou, vois-tu, c’est qu’il est descendu au même arrêt que moi, place Emile Goudeau. J’avais le cœur qui chamadait…
- Ça existe, comme mot, ça, chamader ?
- Ecoute si tu m’interromps tout le temps…
- Oui, mille pardons. Mais quand même, chamader, ça n’existe pas…Et donc ?
 - Alors arrivé là, il a posé son journal sur un banc, et je me suis demandé si par hasard il n’aurait pas laissé un indice, quelque chose pour moi, quoi, tu vois…un numéro de téléphone…
- Comme c’est excitant ! Et romanesque…
- Tu parles, je n’ai pas eu le temps de vérifier… Une espèce de vieille bonne femme acariâtre s’est assise sur le banc et a pris le journal de toute autorité, comme s’il lui appartenait…
- Ah la rombière! La vieille bique ! La carogne ! Euh…pardon. …Comme c’est dommage ! Et ensuite ?
- Ensuite elle est partie en laissant le journal sur le banc. Un très beau banc, repeint de frais…Au moment où j’allais mettre la main sur ce tas de feuilles éparpillées qui contenait sûrement la clé du reste de ma vie, elle a rebroussé chemin et elle me l’a subtilisé sous le nez. Tout de go. Tu avoueras que ce n’est pas de chance…
- Tu ne l’as pas suivie ?
- Pardi, bien sûr ! Jusque chez le marchand de légumes à l’angle de la rue des Abbesses et de la rue Aristide Bruant.
- Ah ! Je vois, ils font de bonnes blettes, un peu chères mais c’est très rare à trouver les bonnes blettes alors on peut y mettre le prix ! Euh… mais je m’égare…
- Grrr ! Oui mais si peu !
- Et alors, la virago ?
- Tu ne crois pas si bien dire en parlant de blettes. La voilà qui en achète une bonne livre, qu’elle emballe sans aucun respect dans MON journal… Tu te rends compte de l’impudence de cette femme ?
- Remarque, c’est à ça que servent les journaux, c’est quand même mieux que ces sacs en plastique qui étouffent les tortues dans l’Océan Pacifique.
- Je ne le reverrai plus jamais mon bel hidalgo… bouh hou ! …
- Oui, sans doute…mais, au moins, tu as sauvé une tortue d’une mort atroce !
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