samedi 25 mars 2017

Pause, silence et soupirs



Voici encor de l'heure qui s'argente, 
mêlé au doux soir le pur métal 
et qui ajoute à la beauté lente 
les lents retours d'un calme musical.

L'ancienne terre se reprend et change :
un astre pur survit à nos travaux. 
Les bruits épars, quittant le jour, se rangent 
et rentrent tous dans la voix des eaux.

Rainer Maria Rilke


































- Quel est ce remue-méninges, Célestine ? Tu te fais la malle ? La paire ? la belle ?
- Juste une petite pause musicale et bucolique. Juste de quoi me remplir de belles choses avant de vous revenir.
- Oh, je vois, c'est gentil de nous prévenir...
- Je vous laisse dans les bras d'un grand poète. Je crois qu'il m'accompagnera dans ma valise en même temps. Et d'un grand musicien dont j'adore les sonates réjouissantes. 
- Tu penseras à nous ?
- Mes lecteurs adorés...comment pourrais-je vous oublier ? Vous me manquez déjà, dans ce train qui m'emporte, échevelé, vers les brumes incertaines des petits matins attendant l'aurore flamboyante.

Allez, à tout bientôt, comme on dit chez vous.


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mercredi 22 mars 2017

Mât de laine

« Le morne esclavage des adultes m’effrayait. Rien ne leur arrivait d’imprévu. Ils subissaient dans les soupirs une existence où tout était décidé d’avance, sans que jamais personne décidât rien. »
Simone de Beauvoir, mémoire d’une jeune fille rangée






Bien sûr, j'ai des moments ouate, où la vie me comble de rester simplement assise à contempler le monde...molle et alanguie comme une baleine échouée, dans un cocon de confort.
Mais j'ai aussi des moments watt, où l'envie est là, électrique, au ventre, aux tripes. Puissante. L'envie d'avoir envie, dis, Johnny, est-ce l'envie d'être en vie ? 
La vie m'attire, piège mortel. Délicieux. Fascinant. Curieuse, insatiable, insatisfaite. 
Une faim qui ne se résout pas à l'immobile, au prévisible, à l'infernale routine des jours tous pareils, sans avoir l'impression de glisser le long de parois vides jusqu'à la mort par asphyxie... 
J’ai essayé de me fixer tant soit peu, de me choisir un port d’attache. Avec l'idée de me sentir d’ici plutôt  que de là. De m’accrocher, coquillage languide à un rocher. Mais l’appel du large est si fort, le vent des alizés tellement empreint de l’odeur douce et âpre du voyage, la mer si rugissante et si pressante au cœur, que je me suis souvent laissé embarquer vers d’autres rivages, comme on donne un coup de pied salvateur pour se dégager d'une emprise. Celle du temps grisâtre, sans doute, qui grignote nos secondes. Celle de l'habitude qui emprisonne nos raisons dans un étui.
Un temps où il est temps d’entrevoir des lieux nouveaux, d’autres vertigineux paysages, d’autres façons de traverser. Voir ! Voir des couleurs, des lumières inédites ! Ecouter, entendre d'autres voix, d'autres accents, d'autres musiques... Il y a toujours un mur à franchir. Une porte à ouvrir. Un horizon à bercer, avec un virage qui cache un mystère au loin, là-bas. Quel mystère ? Une herbe verte, un air pur...Une ville dans laquelle se perdre. Connaître, découvrir, rencontrer, apprendre, savoir... Ma madeleine de Proust, celle qui me booste, c'est mon mât de laine au rafiot de coton, c'est la mer tricotée du fil de la passion. 
 Je ne  traverserai toujours la vie que comme une éternelle touriste, le coeur et l'âme en bandoulière.

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Pour les Impromptus 

dimanche 19 mars 2017

Derrière la porte



Alice ouvrit la porte, et vit qu’elle donnait sur un petit couloir guère plus grand qu’un trou à rat ; s’étant agenouillée, elle aperçut au bout du couloir le jardin le plus adorable qu’on puisse imaginer. Comme elle désirait sortir de cette pièce sombre, pour aller se promener au milieu des parterres de fleurs aux couleurs éclatantes et des fraîches fontaines ! Mais elle ne pourrait même pas faire passer sa tête par l’entrée...
« Et même si ma tête pouvait passer, se disait la pauvre Alice, cela ne me servirait pas à grand-chose à cause de mes épaules. Oh ! que je voudrais pouvoir rentrer en moi-même comme une longue-vue ! Je crois que j’y arriverais si je savais seulement comment m’y prendre pour commencer. » Car, voyez-vous, il venait de se passer tant de choses bizarres, qu’elle en arrivait à penser que fort peu de choses étaient vraiment impossibles.
Lewis Carroll, Alice au Pays des Merveilles





Il est difficile à écrire, ce billet. Pourtant je le sens, là, prêt à bondir comme une bête fauve que je m'efforce de dompter. Je le tourne dans tous les sens, depuis des semaines, en rond, en triangle, en carré, ne sachant pas pas trop par quel bout le prendre. Il est à l'image de mes révoltes et de mes impatiences dans les jambes quand on voit ce qu'on voit et qu'on entend ce qu'on entend...
Je vois la porte : pour l'heure, elle s'appelle « élection présidentielle ». J'imagine bien le jardin que j'aimerais entrevoir : un monde plus juste, plus humain, vraiment social, avec de vraies notions de partage, d'équité, de solidarité. Un monde où le pouvoir serait mesuré, partagé, contrôlé, affaibli par une constitution solide et juste. Ou l'argent public ne serait pas dilapidé impunément. Où l'on abolirait l'immunité parlementaire, ce privilège quasi féodal et indécent. Avec de vraies propositions d'actions  pour assurer l'éducation, le travail, la sécurité, la santé, la retraite de tous, pour que chacun trouve vraiment sa place dans la société sans distinction de couleur ou de genre, ou d'aucune autre sorte. 
Avec un retour urgent aux fondamentaux écologiques sous peine de voir fondre l'humanité plus vite que la glace des pôles
Quelque chose qui apaiserait les colères, les dégoûts, les craintes et satisferait la plupart, très certainement. Quelque chose qui toucherait au coeur des gens. 
Et je nous vois, nous qui sommes tous des Alices en puissance, empêtrés dans nos préjugés, nos égoïsmes, nos courtes-vues, nos clivages, nos résignations, nos doutes, nos hésitations hagardes, oui, empêtrés comme Alice dans son corps trop grand pour la petite porte. La porte étroite de l'espoir.
L'espoir est un rêve éveillé, certes, Aristote, certes. 
Mais qui a dit « Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait » ?
De la lecture d'Alice, ce conte extrêmement riche de symboles, j'ai conçu,  mais vous vous en êtes aperçus depuis longtemps, un goût immodéré pour les signes et les métaphores....
Une insoumission permanente à tout ce qui me révolte et m'indigne, à commencer par l'injustice. 
Et l'idée que fort peu de choses sont vraiment impossibles, en réalité. 
Même si certains amiraux de bateau-lavoir de mille sabords de tonnerre de Brest nous rabâchent à longueur de temps le contraire.
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   Musique : Francis Cabrel.